Maquignons — Rémy Comment

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Maquignons ? Il s’agit là d’une très ancienne corporation dont la présence est notée dès le bas moyen-âge et qui aujourd’hui s’étiole lentement. Intermédiaires entre éleveurs et acheteurs lors de marché à bestiaux, l’activité de maquignon se transmettait le plus souvent et depuis des siècles, de père en fils. Aujourd’hui les systèmes modernes de production excluent, progressivement, les activités de cette corporation. L’industrialisation de la viande tend à s’accaparer la totalité de la chaîne de production, établissant une dépendance des producteurs-éleveurs aux firmes, créant un parcours continu entre l’éleveur et le boucher, construisant ses propres abattoirs et ses lignes d’emballage ainsi que ses propres circuits de distribution. Il est arrivé, au cours de repas, de demander aux convives qui se partageaient quelques pièces de viande grillées, s’il convenait d’employer le mot « maquignons » ou plutôt celui de « négociants en bestiaux ». La question divisait l’assemblée, parfois avec vigueur. Certains se déclaraient « maquignon », se réclamant fièrement d’une filiation historique, d’autres préféraient l’expression « négociant à bestiaux » désignant l’autre vocable comme une espèce d’insulte construit autour du mot « maquillage », synonyme de menteurs, filous, fourbes, ou toutes autres activités nourries de grandes expériences dans le domaine du trucage et de la ruse. Cannes colorées, blouses grises disposant de plusieurs poches, carnets, bottes hautes, évaluations des prix en francs pour mener les transactions, signes convenus, rites de la main frappée comme conclusion d’un marché, défiances et connivences sont autant de savoirs et de pratiques qui s’effacent progressivement, pour ne plus que se fondre dans des anecdotes du passé. La prétendue ruse du maquignon, les fausses promesses d’une affaire, les techniques de tromperie, le mensonge érigé comme un des arts majeurs du commerce, toutes ces stratégies regardées comme malfaisantes se voulaient proscrites au nom de leurs prétendues immoralités. N’importe ! Loin d’avoir disparus, ce sont pourtant ces mêmes principes centraux et communs du commerce qui se sont, dans tous les domaines, massivement généralisés. Une personne peu scrupuleuse qui utilise des procédés indélicats pour conclure une affaire à son profit pourrait parfaitement définir les commerçants modernes dont les activités dominent la planète. Promesses de confort, de bonheur, de richesse, de possession, de longévité, d’efficacité, de nouveauté, d’originalité sont autant d’impostures et de mystifications que proclame à l’envie le commerce. Des écoles « supérieures » instruisent les stratégies les plus performantes pour tromper le quidam. Les produits les plus grotesques réussissent à conquérir des acquéreurs affaiblis et en quête de mieux être. « Légions de fourbes » et « vautours mercantiles » c’est ainsi que l’utopiste Charles Fourier nommait les commerçants au XIXème siècle. Le maquignonnage s’est naturalisé. A ceci près que le lien qui rassemblait « maquignons » et éleveurs se composait, quoiqu’il en soit, de chair et de présence. C’est avec des touches sur un téléphone, des multitudes de mots de passe, la froideur du vide numérique, les labyrinthes du cyberespace et d’illogiques logiciels et autres algorithmes addictogènes que s’échangent unilatéralement le rapport avec le commerçant. Mais la sécheresse désincarnée du marché peut s’avérer contre-productive au point que de nouvelles stratégies s’essaient à singer grossièrement quelques relations se prétendant « à visage humain », en bricolant une communication truquée. Surgit alors le discours « friendly », l’emploi du prénom dans les échanges, l’expression exagérée d’une empathie, une fausse complicité destinée à cocher les indices de satisfaction, autant d’acrobaties qui, pour autant, n’a pas encore réussi à supprimer la vérité de ce vieil adage réactualisé : « Post emptionem homo tristis est. » (Après l’achat, l’homme est triste). La série « Maquignons » réalisée en 2018 a été acquise par les Archives départementales du Lot-et-Garonne en 2024.

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